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OU VA TU ROGER ?

Chapitre 1

Roger remonta ses lunettes et s’approcha de la pancarte lumineuse qui énumérait les heures auxquelles les trains étaient annoncés.

14 heures 30, voilà c’est celui là qu’il ne faut pas que je rate, pensa t-il. Il avait encore un peu de temps devant lui et comme ses jambes commençaient à devenir lourdes, il repéra un banc pour s’asseoir, afin de leur accorder un peu de repos.

Il se mit à penser à Lisa, l’infirmière qui lui avait promis un petit cadeau pour ses 95 printemps.

95 printemps c’étaient aussi 95 automnes, 95 étés, 95 hivers, cela en faisait des saisons pour Roger, et dans ses genoux leurs défilés avaient laissé des traces, ses articulations le faisaient souffrir et il fut bien content d’avoir à les laisser en paix un moment encore.

Vous avez compté les jours avant le 12 mai lui avait demandé Lisa, mais lui avait pensé, j’en ai trop vu d’anniversaires, tellement qu’aujourd’hui c’est plutôt les jours qui me sont comptés.

Vous savez ma pauvre Lisa, quand les bougies coûtent plus cher que le gâteau, est ce que cela vaut la peine de fêter ça, lui avait il répondu d’un air malicieux.Elle était partie d’un grand éclat de rire et l’entendre rigoler, Roger il aimait ça. Parfois il passait sa journée avec des nuages dans le regard mais tout d’un coup, c’était comme un rayon de soleil d’entendre Lisa se mettre à rire.

L’autre jour, il lui avait dit regardant le programme télé, ah il y a plein d’émissions faites spécialement pour nous. Comment ça pour vous, avait elle questionné, l’air étonné. Oui que des rediffusions, mais comme on a tous plus ou moins Alzheimer, on ne s’en rend même pas compte.

Entendre le rire de Lisa, c’était comme un petit bonbon à la menthe. Cela vous surprenait un peu au début et puis on le savourait lentement, et il vous restait en mémoire son goût si particulier quand il était fini.

Vous êtes un drôle de bonhomme Roger lui avait elle chuchoté à l’oreille, mais malgré les années vous restez un bonhomme toujours aussi drôle.

Vous n’avez pas mis votre petit chouchou dans les cheveux aujourd’hui lui avait demandé Roger ? Mais c’est vous mon petit chouchou lui avait t-elle répondu du tac au tac.

Ah Lisa, dans la vie on rencontre souvent bien des gens, mais c’est tellement rare de rencontrer des gens bien.

C’est vrai qu’à l’hospice, il en rencontrait des gens. Pardon pensa t-il, c’est vrai qu’on ne dit plus hospice mais EPAD, c’est pareil mais ça sonne mieux. C’est comme pour les vieux, on les appelle maintenant le 3ème age.

Madame Girard la directrice des hortensias bleus, c’est bizarre d’ailleurs que la résidence pour seniors s’appelle comme ça puisqu’il n’y a pas la moindre fleur de ce genre dans le parc.

Résidence pour seniors s’amusa t-il à penser, voilà encore un autre terme poli qu’aimait bien employer madame Girard.

Elle le reprenait tout le temps quand il parlait des vieux et des vieilles. On dit le 3ème age Roger, il lui répondait d’accord, mais quand je vois l’état du 3ème age je me dis que le 4ème doit pas être très frais. Il trouvait ça plutôt amusant mais contrairement à Lisa, la directrice derrière ses grosses lunettes et ses cheveux tirés en arrière ne riait jamais à ces mots d’esprit.

Pour son anniversaire au nom de l’institution, comme elle savait si bien le dire, on allait lui offrir c’est sûr une boite de mouchoirs. Cela allait faire 10 ans qu’il était interné dans cette prison pour vieux, qui selon elle n’en avait pas le nom. Il le savait, car il y avait 9 boites de mouchoirs entassées dans le petit tiroir de sa table de nuit et il allait bientôt en avoir une 10ème.

Il se voyait déjà en train de dire avec un air faussement surpris « oh une boite de mouchoirs comme c’est original « mais peut être qu’elle savait que cela lui arrivait souvent de pleurer en regardant les photos du temps ou il était encore dehors. Alors après tout c’était peut être un cadeau qui pouvait lui être utile.

A son anniversaire, il reverrait Bertrand un jeune gars avec son accordéon qui lui jouerait des vieilles chansons, avec la java bleue pour finir. A croire que quand on est vieux on aime que les chansons de chanteurs morts.

C’est pour ça que quand il avait vu ouvert le portail du grand parc où se croisaient les fauteuils roulants et où on ne parlait que de douleurs et de rhumatismes, quand il l’avait vu ouvert , la pensée d’une fugue, pas celle de Bach mais la sienne lui avait semblé être une idée de génie.

Chapitre 2

Voila, grâce à une histoire de serrure qu’on avait oublié de fermer, Roger se trouvait là assis sur son banc, gare de Vaise, à attendre son train.

Devant lui il y avait deux jeunes filles qui avaient un casque sur les oreilles et un téléphone dans la main. Maudit portable pensa t-il aussitôt, ça lui rappelait Franck son petit fils quand il venait lui rendre visite. Il s’asseyait sur le lit à coté du fauteuil ou Roger prenait place et il passait son temps à tapoter sur cet engin de malheur. Il avait quelqu’un à qui parler à un mètre de lui mais non il préférait parler à quelqu’un qu’il ne connaissait même pas à des kilomètres de là. Quand Roger lui disait quelque chose , certes il l’entendait mais par contre il ne l’écoutait jamais.

Un peu comme ses parents au petit qui à force de ne pas s’écouter, ont fini par ne plus s’entendre.

Un jour Franck lui avait même avoué qu’il regardait une vidéo. Roger s’était dit, je ne comprends pas pourquoi on fait des écrans de télé de plus en plus grands alors que l’on regarde des films sur des téléphones de plus en plus petits. Pour Roger portable, ça rimait avec insupportable. Tu peux pas comprendre papy, lui avait rétorqué Franck.

Roger la seule chose qu’il comprenait c’était que pour Franck, cela devenait une corvée de venir le voir, c’était sa bonne action du mois et puis il l’énervait à l’appeler papy, encore le genre de mot qui fait semblant d’être gentil, mais qui n’en croit pas un mot.

Il se sortit de ses pensées et se mit à observer sur le quai, une femme d’un age certain, mais dont il n’était pas certain de connaître l’age. Aux hortensias bleus, c’était facile toutes les femmes étaient vieilles alors que là, il hésitait. A coté une femme se détachait de la fumée d’une cigarette électronique. Il se mit à réfléchir, allez il dirait une jeunette de 55 ans, tel un fruit déjà mûr.

Légèrement plus loin, en retrait un jeune garçon qui si l’on continuait les comparaisons végétales était plutôt au niveau du bouton, et même des boutons pensa t-il en examinant son visage.

Tout ce petit monde était comme lui en train de patienter en attendant l’heure du départ l’air sérieux.

Comme il était nerveux, il repensa à Lisa et à sa dernière blague. Tiens le fils de madame Guèze est passé la voir lui avait elle indiqué. Roger lui avait répliqué dans la foulée « il a l’air saucisse « Pourquoi vous dites ça Roger, il a l’air gentil. Certes mais il a l’air saucisse vu que c’est le fils à la mère Guèze s’était esclaffé Roger. Elle avait éclaté de rire. Parfois il sentait qu’elle se forçait un peu mais là elle avait ri de bon cœur et il en avait ressenti une certaine fierté. Certes, cela faisait un peu cour de récréation mais quel privilège pour une personne âgée de pouvoir retourner en enfance, ne serait ce que le temps d’un bon mot.

Il savait qu’il n’allait pas bien loin, Fleurieux sur l’Arbresle, c’était quelques arrêts plus loin mais après réflexion il en arriva à la conclusion qu’il lui fallait se munir d’un billet, l’idée qu’un contrôleur l’empêche d’arriver à sa destination finale lui sembla un risque trop important.

Il hésita un moment puis il choisit d’accoster la femme d’age mûr.

Elle avait un coté sévère un peu comme l’aide sociale qu’avait rencontré Roger pour son dossier, aide que d’ailleurs, elle ne lui avait jamais donnée. Mais malgré ce coté Armelle Branssiart du département du Rhône, cette femme lui donnait une impression de confiance.

Et puis sans doute se dirait elle secrètement, je vais l’aider le pépé parce que dans 20 ou 30 ans, je serai peut être comme lui.

Pardon madame dit Roger, j’ai un petit problème pour prendre mon billet, voilà j’ai de l’argent liquide mais il n’y a plus de guichet ouvert avec une charmante hôtesse de la SNCF. Il se dit qu’il allait un peu loin en mettant en avant le coté agréable des employées du rail, qui n’étaient pas réputées pour ça, mais il continua en lui demandant « comment peut on faire pour se procurer quand même un billet «.

Vous ne pouvez pas, répondit elle, l’air surpris d’avoir été abordée, il n’y a que des bornes automatiques où il faut insérer sa carte bleue.

Le problème, c’est qu’à part ma carte vitale je n’ai pas de carte fit Roger avec un air de chien pas forcément battu mais qu’on aurait fortement contrarié.

Et bien vous ne pourrez pas prendre de billet dit elle en détournant la tête pour bien lui faire comprendre que la conversation s’arrêtait là.

Lui qui l’avait classé dans le genre assistante sociale coincée, avait tort c’était pire. Il savait maintenant qu’elle était plutôt à ranger dans la catégorie contrôleuse des impôts. Vous savez celle qui vous regarde d’un œil méprisant parce que vous n’avez pas coché la bonne case dans votre déclaration de revenus.

A sa grande surprise, ce fût le boutonneux qui s’adressa à lui d’une voix rauque ( là c’était le genre petit chanteur à la croix de bois en pleine mue et dont la carrière est malheureusement terminée ).

Si vous voulez je vous prend un billet avec ma carte et vous me donnez votre liquide fit il très tranquillement.

Roger se leva et tapa dans la main de son sauveur pour le remercier. Roger avait sauté sur l’occasion au sens figuré de la chose, puisqu’ avec son arthrose il ne pouvait plus guère sauter au sens propre du terme.

Le jeune garçon s’approcha de l’horrible boite, et lui demanda ou il allait. » La gare de Fleurieux sur l’Arbresle « s’empressa de répondre Roger, et d’un sourire il pensa très fort, ensuite direction les jardins.

Je vais vous le composter fit même le héros du jour et il le lui tendit validé en échange du liquide que Roger lui donna avec plaisir. Vous êtes mon abbé Pierre ajouta t-il. Oui enfin seulement pour son coté sympa fit le jeune garçon, car avec les filles moi je suis on ne peut plus clean. Roger éclata de rire et se rendit compte que cela faisait du bien de rire aussi à une bonne blague de quelqu’un d’autre.

Il aurait bien continué la conversation mais le train qui arrivait, ralentit jusqu’à s’arrêter devant lui.

Chapitre 3

Bien confortablement assis dans sa banquette à 2 places sans personne en face de lui, il se mit à repenser aux hortensias bleus. Quelqu’un s’était il aperçu de sa disparition, Lisa peut être, elle n’avait pas que lui à s’occuper, peut être l’avait elle cherché. Si c’était le cas elle avait dû s’inquiéter.

Madame Girard elle avait dû être catastrophée en pensant à toutes les contrariétés administratives que cela allait lui causer.

Peut être avait elle contacté les hôpitaux, la police avait elle envoyé des experts comme ceux qui passent du Bluestar pour chercher des traces de sang. Roger connaissait tout ça par cœur, lui qui ne ratait jamais un épisode de l’heure du crime à la radio.Peut être chercherait on dans son passé la présence d’une éventuelle maîtresse ou bien son fils serait il suspecté de l’avoir occis pour toucher l’héritage mais plus sûrement Roger se rassura, persuadé que personne ne se serait sans doute aperçu de rien.

Quelques minutes plus tard, il se reconnut un peu, il arrivait. Il descendit prudemment du train, ça serait bête de se casser une jambe maintenant s’amusa t-il à penser. Bonne journée lui lança le boutonneux, Roger se fendit d’un signe de la main en pensant, tu ne crois pas si bien dire.

La gare avait pas mal changé, et le champ d’en face ou s’ennuyait un vieux cheval solitaire avait laissé la place à un parking goudronné rempli de voitures.

Il y a autant de monde que ça à Fleurieux maintenant, se demanda Roger.

Puis il commença à marcher lentement en direction de son but ultime, savourant le bonheur de l’attente qui précédait son arrivée. Ne dit on que le meilleur moment en amour, c’est le moment où l’on monte l’escalier, c’était un peu vrai mais Roger savait que lui ne serait pas déçu de la suite.

Il dépassa le parking, comme la haie de lauriers a poussé s’étonna t-il, c’était lui qui avait aidé l’ancien gardien à la planter. Il manque quelques arbres remarqua t-il aussi , par contre ceux qui restent ont bien grandi.

Il s’engouffra dans l’allée principale, la pancarte propriété privée, défense d’entrer, ne le fit pas hésiter un seul instant, et s’il ralentit un peu le pas, ce fut pour mieux profiter de chaque détail.

Les haies ne manquent pas de charme, certains vont avoir du boulot, le gardien n’a pas du commencer sa taille nota t-il.

Quand il était arrivé à l’EPAD, il avait eu de la peine de laisser son appartement. Trop haut le 2ème étage lui avait dit son fils Gérard, trop grand maintenant que tu es tout seul, trop ci, trop là, pas assez ceci, pas assez cela autrement dit la solution était toute trouvée, Jojo son chien direction la SPA et Roger direction les Hortensias.

Mais ce qui lui avait le plus coûté, ça avait été de laisser son jardin. Il repensa à Gérard, il lui en voulait toujours à mort, il n’y a pas qu’aux restos du cœur qu’on trouve des enfoirés se plaisait il à penser souvent, mais aujourd’hui il n’avait pas de place pour la rancœur. Il se sentait aussi léger

que le papillon qui venait de s’échapper de la parcelle voisine. Il regardait tout, il ne voyait plus les jardins comme sur la photo noir et blanc qu’il avait posé sur sa table de nuit, non ils étaient là éclatants de couleur. Il passa devant un seringat qui lui offrit son parfum en cadeau. Tiens certains ont enlevé la petite haie de chèvrefeuille et ont mis des iris à la place, pas mal.

Il repensait à toutes ses saisons qui voulait dire quelque chose, les premières tulipes, les cerisiers en fleurs, les prunes qu’on ramasse avant qu’elles ne tombent, les tomates gourmandes de soleil, les feuilles que l’automne entasse sur le sol, l’hiver ou la terre se repose. Ah l’odeur de la terre mouillée, Proust avait sa madeleine, lui il avait ce genre d’odeur en souvenir.

Aux hortensias bleus chaque saison était une saison ou il faisait, soit trop chaud, soit trop froid , une saison de plus dont tout le monde se plaignait, une saison de plus, pour une année de moins à vivre.

Il reconnut tout de suite sa parcelle, il avait peur mais il fut rassuré de la voir bien entretenue et parsemée de fleurs. C’est bien pensa t-il, fier d’avoir laissé son bébé entre de bonnes mains, cela lui aurait fait de la peine de la voir en mauvais état. Il reconnut des arbustes, des fleurs qui dataient de son époque, ah ça ils l’ont gardé, c’est bien pensa t-il.

La pelouse lui sembla tellement belle, tellement plus verte que celle du parc de la résidence des vieux que l’on tardait tant, chaque année à tondre.

Un peu plus loin, il y avait un petit garçon qui jouait dans un jardin. Tu t’appelles comment lui dit Roger. Je m’appelle Jonathan, répondit il en souriant. Tu me rappelles Franck, mon petit fils quand il avait ton age. Je me souviens qu’il se faisait plein d’amis qu’il ramenait dans le jardin.

Et il vient plus avec eux dans ton jardin lui demanda le petit garçon. Non il m’a dit une fois qu’il avait plus de 250 amis sur un truc dans internet, mais je suis pas sûr qu’ils soient prêts à venir au jardin. Tu as un jardin ici lui demanda le garçonnet d’un ton malicieux. Non tu sais j’aimerai bien mais quand on vieillit on trouve la terre de plus en plus basse, mais d’un autre coté oui j’ai gardé un jardin, il est là dans ma tête.

Jonathan n’embête pas le monsieur fit un jeune homme qui venait de sortir du cabanon.

Je ne l’embête pas, papa la preuve je lui rappelle sa famille. En plus il est triste le monsieur car il voudrait que son petit fils vienne dans le jardin qu’il a dans la tête avec ses 250 amis.

Il a raison fit Roger, il ne m’embête pas, en plus j’adore les enfants qui retiennent tout ce qu’on leur dit.Tu sais, ça tombe bien, parce que moi j’adore les pépés, tu veux bien être mon copain demanda le petit garçon. Bien sur, comme ça tu auras un pote âgé dans ton jardin fit Roger. Joli fit remarquer le père en lui souriant de bon cœur, je la replacerai. Allez y, fit Roger, je suis trop vieux pour les droits d’auteur et il continua son chemin en leur faisant un petit geste d’au revoir amical.

Tu me m’as pas dit comment tu t’appelais demanda le petit garçon, qui le poursuivit un moment. Roger, lui répondit il. C’est joli fit Jonathan mais ça fait un peu vieux. T’inquiètes pas fit Roger, ça tombe bien, je crois que justement, je suis un peu vieux, mais rassures toi, un peu seulement.

Roger était envahi par l’émotion, trop de souvenirs lui remontaient à la mémoire. Les matins frileux, ou l’on maudissait les mauvaises herbes dont on pensait s’être débarrassées à tout jamais, les midis et ses odeurs de barbecue, les après midis passés à savourer une petite sieste réparatrice, les soirs où l’on pensait déjà au week-end suivant.

Plus loin, il rencontra une petite fille un peu plus âgée qui remplissait un arrosoir. Tu sais lui dit Roger, il y a longtemps, il n’y avait pas l’eau courante. Et vous faisiez comment pour arroser lui répondit elle, un peu étonnée. On attendait qu’il pleuve dit Roger en souriant. Et s’il faisait beau toute la semaine objecta t-elle. Et bien on attendait une semaine de plus, d’ailleurs si un jour tu entends quelqu’un te dire « chouette, il pleut « et bien tu peux être sûr que cette personne, c’est un jardinier.

Allez travaille bien fit Roger en continuant son chemin. Il était content de parler avec tout le monde, et il commit le pécher d’orgueil de penser que tout le monde était content de parler avec lui.

Dans l’allée suivante il rencontra une autre personne , il aurait presque pu le connaître car elle ne semblait pas très jeune, mais non cela ne lui disait rien. Apercevant la petite maison blanche en haut de l’allée de l’autre coté du portillon vert, Roger lui dit , c’est dommage que la SNCF ait vendu la maison de garde barrière, c’était pratique d’avoir un gardien à demeure. Il n’y a plus de gardien du tout depuis quelque temps fit le jardinier qu’avait rencontré Roger. C’est dommage lui dit il. Ah ça c’est sur que c’est dommage fit l’autre. Il y a longtemps que vous êtes parti des jardins renchérît il. Roger d’un soupir lui répondit « pas mal de temps, mais j’ai l’impression que c’était hier, et puis les lieux c’est comme les personnes qu’on a aimé, on ne les oublie pas «

Il marcha pendant longtemps dans les allées des jardins, discutant avec l’un, s’arrêtant un moment vers un autre.

Aux hortensias bleus, il conjuguait sa vie à l’imparfait et là il retrouvait un passé simple.

Quand il disait qu’il avait rendu son jardin depuis quelques années, on lui répondait, c’est dommage on est bien là. C’est vrai qu’on est bien là rétorquait Roger dans la foulée.

Vous devez avoir chaud, vous voulez boire quelque chose lui avait proposé un jardinier à la barbe poivre et sel. Roger répondit que ça allait, qu’il avait chaud mais surtout chaud au cœur.

Vous avez vu mes hortensias comme ils sont beaux avait dit fièrement le jardinier, je leur ai mis du produit pour qu’ils bleuissent mais ils restent inexorablement roses. Laissez les donc comme ça fit Roger en souriant. Il rajouta, je vais même vous dire un secret, je hais les hortensias bleus.

Vous êtes venu des environs avait demandé le barbu. Non fit Roger, je suis venu en train. Vous devez être fatigué avait questionné l’autre.

Roger détestait cette phrase. Dans la bouche de l’infirmière de nuit, cela voulait dire, allez vous coucher pour qu’on ne soit plus obligé de vous surveiller, allez dormir qu’on soit débarrassé, mais là dans la bouche du barbu, cela voulait dire qu’il intéressait à lui, qu’il voulait lui rendre service et cela faisait toute la différence. Il ne le rejetait pas au contraire, il l’invitait.

Roger concéda qu’il avait raison et il accepta volontiers un siège à l’ombre d’un parasol, qui, il faut bien le dire fut le bienvenu.

Il parla longtemps, très longtemps avec ce jardinier, si longtemps qu’il finit par lui raconter son escapade de la journée. Monsieur Gruber, c’était le nom de son nouvel ami barbu sourit à son histoire et Roger s’en étonna lui même, car il ne lui fit pas le moindre reproche.

La seule parole que monsieur Gruber ajouta ce fut de dire, je comprends maintenant que vous préfériez que mes hortensias restent roses. Il ajouta vous n’allez pas me croire mais j’habite tout près de la résidence. Après la bonne journée que vous venez de passer, ça serait dommage de la gâcher par le tracas que vous causerait un retour par le train, si vous voulez je vous ramène, comme ça vous me tiendrez compagnie pour le retour.

Roger n’était pas sûr que l’autre lui disait bien la vérité mais il dû s’avouer à lui même que quand on ment pour faire plaisir, on a le droit de mentir. Sa proposition étant aussi sympathique que raisonnable, Roger l’accepta en le remerciant.

Plus la résidence approchait et plus Roger se taisait. Arrivés au coin de la rue Monsieur Gruber le déposa devant le portail. Roger le poussa lentement mais il ne prit pas le même plaisir que quand il avait fait ce geste dans l’autre sens.

Au fait dit monsieur Gruber, vous ne m’avez même pas dit comment vous vous appelez.

Roger, Roger Miachon répondit il en ajoutant et vous c’est comment? Daniel Gruber, dit l’autre en remontant dans sa voiture. Roger regarda avec tristesse pendant un long moment s’éloigner la bonne surprise de sa journée.

Roger ne fut pas surpris quand il se présenta au repas le soir à 19 heures en constatant que personne ne s’était aperçu de son absence de l’après midi.

Le soir il s’endormit plus vite que d’habitude, il ferma ses yeux en gardant un sourire au coin des lèvres. Comme ils étaient jolis les hortensias roses de monsieur Gruber.

Chapitre 4

Mercredi 10 heures.

Roger était un peu inquiet, madame Girard, la directrice avait demandé à le voir.

Finalement peut être s’était elle rendu compte de son escapade du dimanche.

Elle le pria de s’asseoir, elle avait cet air sévère qu’il connaissait bien. Sur son bureau, était disposée une feuille blanche où quelques phrases avaient été écrites, le tout accompagné d’une signature en milieu de page.

Voilà, en début de semaine monsieur Gruber est venu me voir, vous le connaissez n’est ce pas questionna t-elle.

Roger, fut si triste en entendant cette question. Voilà cette fois c’était sûr, il avait été dénoncé par celui qui avait été si compréhensif avec lui.

Oui c’est un ami dit Roger en tachant de se reprendre, un ami jardinier.

La directrice baissa ses lunettes et tout en gardant le même ton administratif monocorde qui la caractérisait, elle ajouta, « oui c’est cela « puis prenant la feuille de papier qu’elle semblait lire de nouveau elle enchaîna en disant, « oui il me signale qu’il a un jardin à une vingtaine de kilomètres d’ici et qu’il se propose de vous y emmener les dimanches si vous êtes d’accord ».

Roger voulut répondre, mais elle le coupa net en rajoutant, je tiens à vous dire que ce n’est pas habituel, ce monsieur ne fait pas partie de votre famille, mais il me précise qu’il vous connaît depuis fort longtemps et qu’il a appris depuis peu que vous étiez un de nos pensionnaires.

Tout à fait madame la directrice répondit Roger. Encore une fois monsieur Gruber avait un peu menti, mais quand on ment pour faire plaire plaisir, on a le droit de mentir se dit une nouvelle fois Roger.

Madame Girard reprit en ajoutant « je n’aime pas trop voir nos chers résidents aller et venir, mais monsieur Gruber a beaucoup insisté et je ne voudrais pas qu’il croit que l’on vous séquestre «.

Bien entendu, je vous comprend tout à fait madame Girard dit il avec un ton poli, un ton dont il se se serait cru incapable d’employer un jour avec elle.

Votre fils est au courant demanda t-elle. Bien entendu madame la directrice, comme vous le savez, il est toujours très occupé, c’est pour ça qu’il vient rarement, mais il est ravi de cette proposition confirma sans hésiter Roger avec l’air le plus convainquant qu’il ait trouvé.

Bon dans ce cas je vais réfléchir et je vous donnerai une réponse rapidement fit elle en abrégeant la conversation.

Épilogue

Dimanche 14 heures

Lisa attendait au bout du parc, une main serrant le bras de Roger et tenant dans l’autre main la clé du portail.

La voiture rouge qui arrivait depuis le bout de la rue, ralentit puis s’arrêta.

Monsieur Gruber en descendit et d’un large sourire lança un bonjour Roger qui fut aussitôt suivi par un bonjour Daniel tout aussi souriant de la part du vieil homme.

Aux jardins, ce dimanche, Roger passa ce jour là la plus belle journée de sa vie, et savoura l’idée qu’elle se reproduirait chaque dimanche.

Il était tellement reconnaissant que lorsque monsieur Gruber lui montra comment il plantait ses tomates et qu’il demanda à Roger ce qu’il en pensait, celui ci lui dit : « très bien Daniel, vraiment très bien, je n’aurai pas fait mieux «.

Il avait déjà eu cette réflexion concernant Daniel, mais là c’est lui qui la ressentit encore plus fort. Roger pensa avec un petit sourire intérieur …

Quand on ment pour faire plaisir, on a le droit de mentir.

Fin

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